Exposition collective, artothèque de Caen: vernissage LE VENDREDI 14 SEPTEMBRE 2018 À 18H -

 Territoire de mémoire et de sensation, l’enveloppe du vivant (corporelle ou symbolique) peut se présenter  comme une vaste étendue cartographique, mystérieuse, de l’intime sous toutes ses formes (anatomique, psychologique, historique…). C’est pourtant un entre-deux qui enveloppe autant qu’il développe, masque autant qu’il raconte… : étrange et fausse frontière entre le dedans et le dehors, lieu de la fusion autant que de la division entre l’intérieur et l’extérieur, ou protection de l’un contre l’autre…. Stigmates. Le long de ces traces, marques de vie (de vide ?) et signes de mort (cicatrices, rides, plis et replis de peau ou de tissu), au fil de ses reliefs et de ses textures,  en suivant le chemin d'ossatures et de squelettes comme autant de terrains accidentés …dessiner.
A l’impossibilité pour moi d’envisager le corps frontalement et dans son entier – dans la mesure où il s’agit aussi de le dire par les voix et voies  du manque et du vide – s’ajoute la tentation  quasi permanente du décadra « rouge » ,la ligne disparaît dans la « matière », le « grain », vers  une forme de dissolution, une dispersion synchronique de l’oeil et de l’esprit , des nerfs et des émotions, dans un temps indéterminable et interminable, indéfini et infini. Le dessin deviendrait un espace qui enveloppe tout en égarant. La ligne, le trait, doivent donc s’absenter, s’évaporer dans l’image et brouiller les repères de lecture en empêchant une progression linéaire du regard… Les rouges expriment un temps diffus, qui s’étire et se rétracte sans cesse dans et par la couleur. Ils voudraient susciter un état d’immersion détaché de toute unité de mesure, dépourvu de chronologie...ge, du décalage et de la rupture d’échelle. Mon travail opère (parfois jusqu’au vertige dans l’exécution) un incessant va-et-vient entre la réalité et une mise à distance de celle-ci sous forme d’extraction afin de présenter la carence et de proposer au regard un déplacement d’ordre visuel, référentiel et sensitif…Renverser une indéfinissable absence par la multiplication à l’infini des signes de présence….       2011

 

Les Milieux: la Couronne, l'Egoût et le Bénitier...

 

Un parmi d'autres.

Grotte obstruée: mille et mille secondes, jours et années... Burinée de trésors et cancrelas.

Centre minéral de l'impossible Cercle; infini serti, cerné: auréole à ses propres boursouflures.

Balafre bouffie de passé, enflée d'innombrables futurs...

Terrier bombé et turgescent, que rien ne personne n'oserait ni colmater, ni forer...

Monticule puceau, il reste: s'acharne à jouer les caves innocentes et marbrées.

Il sait, l'inviolé, l'inviolable, qu'il trace – seul – omnipotent – la marque matrice de l'Ouvrage.

Serrure pour toujours aveugle.

Puits, folie difforme et sans fond.

Nid tranché, à la digne figure.

Petit précieux, monstre raviné par la Nouvelle – Inéluctable – Solitude.

Entrailles en l'air!

Misère de pierre, rocher, souvenir et splendide promesse...

 

Et puis...mourir la gueule scellée! Depuis le tout début, sacrée et sacrément scellée!

 

L'Affreux tourbillone dans le coffre.

 

Envers à l'Anonyme.

 

Saint Fossile...

 

2011

 

 

 

Notes de travail - avril 2009:

 

L'épaisseur et la solidité d'une coquille d'escargot...

L'épaisseur possède d'infinies possibilité d'opacité: mille-feuilles. Compter les couches.

 

L'image-couleur s'effrite et se bâtit en un même mouvement . Colosse aux tremblements continuels. L'édifice s'élève au fur et à mesure de sa fragilité. Frêle et forte fabrique dans laquelle doivent résonner les dissonances. C'est cela: la dissonance! C'est elle qui fait la force de l'image. L'inadéquation intrinsèque entre deux mondes à marier sur le papier.

 

Le faire est-il aussi important que le fait? Je crois bien. Ce qui est intéressant, c'est de construire le colosse aux mille dissonances...Une fois qu'il est debout, même s'il continue à grelotter, il ne m'appartient plus vraiment. Sa présence marque le souvenir d'un temps vivant. Est-il aussi source de rémanence pour le visiteur-regardeur?

 

Le sujet secret – le secret et la mémoire: la naissance et la fin de toute œuvre de création.

Première étape: déposer sur la feuille une fine couverture, translucide, de graphite ou de couleur.

Mémoire dispersée au mille coins de l'âme et au bout de chaque membre: reconstruction perpétuelle. La couverture: une pellicule vaporeuse, un tissu, un voile. Retrouver la mémoire. Si le souvenir est bien un simple fragment de cette Mémoire, cela explique peut-être l'inaptitude à dessiner plus loin que des morceaux...

 

J'aime de moins en moins les lignes. Elles sont trop sûres d'elles: elles ne palpitent pas vraiment, et même si elles ondulent, elles restent lignes. Pas de transformation; pas de vibration; des espaces délimités, des champs fermés. Des frontières: pas de grouillement en vue, ou si peu...

 

La temporalité : le mouvement perceptible du temps étiré, trituré par le faire...

 

Les structures, les ossatures, les architectures humaines...

Le manque et la disparition – la suggestion, le mystérieux – les apparences et les surfaces – la perte (de repères, de soi, du temps...), la fragilité, le temps, l'incertitude (du sujet, du regard... le doute, l'ambivalence...).

 

Paul Valéry: « Le lion est fait de mouton digérés »

 

Dessiner: faire quelque chose de son temps – faire avec/ contre / pour le temps qui passe – faire passer le temps – faire exister le temps – faire vivre les jours.

 

Marguerite Duras: « On écrit pour savoir ce qu'on écrirait si on écrivait. ».

 

Ambiguïté fondamentale du dessin = tension de l'image : violence/douceur; agression/vulnérabilité; figuration/abstraction; intérieur/extérieur; délicatesse/rudesse; identité/disparition; force/fragilité. Oui: le propos, c'est le potentiel d'ambiguïté du dessin, de ce qui est donné à voir, de « comment » cela est fait. Violence larvée.

Ambiguïté du « dessiner »: représenter/exprimer; présenter/perdre; penser/exécuter; faire/défaire; composer/décomposer; montrer/cacher; chercher/oublier; passer/s'arrêter; rassembler/séparer; aimer/détester; ramprrocher/éloigner; bouger/reposer...

 

La perte comme pratique et comme sujet: perte de soi, du temps.Exister et faire vivre le temps. La perte du référent figuré, de la connotation, du symbole, de l'Histoire, de la marque identitaire, de la marque du dessin (la ligne). Dématérialisation. Expérience nerveuse de la perte.

 

La peau coïncide avec la surface du papier. Accumulation du corps dans son aspect iconographique. Corps disparu?

 

Combien de temps mesure une surface? Se laisser consumer par le sujet, puis reprendre le fil, se redresser...Décloisonner la surface du dessin: que l'œil ne trouve pas de frontière ou de point d'accroche. Qu'il soit en état d'errance et de progression: une pente, non pas un escalier.

 

Déployer le temps pour un résultat...quel résultat? La perte, le manque...Valeur du geste? Inversion des valeurs?

Les zones corporelles dont la transparence (ce qui semble transparent) laisse supposer l'ossature. Les fausses symétries du corps. Les surfaces faussement plates. Toujours des zones vulnérables, car ouvertes; fragiles, car en état de réception; soumises, car plus passives qu'émettrices de signaux ou d'informations.

 

La poésie s'occupe de la page, du blanc, de la forme graphique...Les textes en prose oublient la page; ils remplissent des feuilles...la poésie ressemblerait donc plus au dessin.

Poésie= rythme et temps.

 

Les dessins: l'écriture, quand le temps – ou l'instant- de l'écriture = le temps de la narration. Le vécu est transcrit de la façon la plus instantanée possible: impose le moins de recul possible. J'aimerais que les dessins rouges soient des bouts immédiats de temps.

 

 

 

Qu'il n'y ait pas de parcours de l'œil, mais une totalité: ce qui ne coïncide à priori pas avec l'idée du corps, plus encore du fragment. Entrer dans l'oeuvre d'une façon différente de celle, traditionnelle, du tableau qui propose un trajet donnant sens. Comment pénétrer dans l'image figurative autrement que sur le mode de la route, du chemin de l'œil? La perspective devient volume, seulement. Ne pas avoir à chercher de détails. Alberti: le tableau est une fenêtre ouverte sur l'Histoire. J'aimerais gommer cette temporalité: au moins unifier le parcours, le rendre si complexe que la vison se brouille, se perd. Aller entièrement vers un temps qui ne se mesure pas: donner à voir Mon temps. Dessiner mon propre espace de temps. Donner le moins possible pour suggérer le plus possible.

 

 

Être engagé = s'adresser à l'individu, non à la masse.

 

Supprimer la trame.

 

Dessins rouges: enlever les grains de beauté, les cicatrices et autres marque personnelles qui sont les marques d'individualité = le contraire des dessins 57/92, qui sont des sortes de cartographies, des portraits saturés de signes.

 

Le temps du dessin / de la peinture n'est plus un temps naturel. C'est un temps qui ne passe pas de lui-même, mais que l'on soumet en le faisant passer; en notant et en décidant son passage.

 

Les échelles tournent toujours autour du 1,5 pour les dessins rouges: brouiller les pistes? Perdre l'individu référent?

 

Il faudrait que le regardeur puisse appréhender le dessin rouge comme une expérience en temps réel: qu'il prenne mentalement et physiquement la mesure de la durée ET de l'action de dessin.

 

Synesthésie du rouge.

 

Le sujet doit être suffisamment ouvert pour permettre une errance vibratoire du regard (vers l'abstraction) mais également entrer en contact avec la couleur et le dessin: comment et où le contact s'établit-il? Pourquoi les zones corporelles fragiles et des cadrages accentuant leur vulnérabilité? Aujourd'hui, je ne sais pas...

 

Une couleur ne prend sens que lorsqu'elle est associée ou opposée à une ou plusieurs autres couleurs. Le rouge, dans les derniers travaux, dialoguent avec le blanc: le blanc de la feuille, et celui des murs ou il sera exposé. Il faut penser au blanc.

 

Sur le sujet: zones étranges et vulnérables. Voir ailleurs, plus loin que le corps?

Les fragments à fort potentiel d'évocation fragilité/mystère/étrange: sont-ils dans la ville, dans la nature, sur des objets? Quels morceaux convoquent le flou de la mémoire et l'intimité?

 

Michel Pastoureau: le monochrome = le silence; le polychrome = le polyphonique.

 

Dessins rouges: la monochromie amène un silence. Le son du rouge devient l'émotion du son, pas le bruit en soi. Le silence domine, mais c'est une silence chargé de sons très intérieurs.

 

 Michel Leiris :« L'âge d'homme » n'est ni un autoportrait, ni une autobiographie, mais un inventaire, une mythologie « portative ». « La règle du jeu » = autographie = que l'écriture rejoigne le temps = « la saisie éblouie du réel » = « fulguration »: parole de l'immédiateté. Résoudre les problèmes de la dualité (comme dedans/dehors).

 

Dessin rouge : les passages d'une surface à l'autre deviennent diffuses. Les frontières, floutées, ne marquent plus des points d'ancrage ou des situations, mais l'errance au cœur d'une contrée où il n'y a plus de chemin. Plus de panneau. Plus d'indication. Une territoire où l'on pourrait tourner en rond, où tous les repères se sont évanouis.

 

Le dessin comme une expérience « mystique »? Je pense aux litanies religieuses, à l'état second du derviche tourneur, aux rituels de possession ( Leiris dans « L'Afrique fantôme). Un état second: la perte de soi par le contrôle de soi = importance du rite. La perte du temps par le contrôle délirant du temps.

Finalement, deux grands soucis existentiels: le temps (la mémoire, l'avenir...), la perception physique et mentale de soi (la conscience?).

Dessiner= tenter de maîtriser les monstres de la conscience et du temps = écrire son propre corps dans le temps.

Le rite de l'atelier: arriver et se déchausser – allumer – préparer une boisson chaude – la poser sur le coin de table – tailler les crayons et allumer la radio (briser le silence et devancer les bruits du crayon) – allumer les lumières d'appoint – reprendre le dessin – avancer – avancer – oublier – arrêter – avancer – partir.

 

 Barthes: « Mon corps n'est libre de tout imaginaire que lorsqu'il retrouve son espace de travail »

 

Dessiner: se soustraire à l'imaginaire.

 

Dessiner: une expérience mystique , existentielle, métaphysique, thérapeutique...

Barthes, « Le démon de l'analogie »: « l'humanité semble condamnée à l'analogie (…). d'où l'effort des peintres, des écrivains, pour y échapper. Comment? Par deux excès contraires (…), soit en feignant un respect spectaculairement plat (c'est la copie...), soit en déformant régulièrement – selon les règles – l-objet mimé (c'est l'anamorphose). Être entre les deux? Échapper à la « similitude du signifiant et du signifié? »

 

Vivre, éprouver une sensation spatiale sans limite: il faudrait, pour travailler vraiment, complètement, absolument, jusqu'au bout, dessiner sur un papier qui n'en finirait jamais. Seulement à l'atelier: l'œuvre serait le temps passée à l'atelier. Et le sujet? Travailler à l'horizontale ou à la verticale? Ce serait rappeler le livre, la statue. Il faudrait partir du centre, et avancer en rond.

 

 Paul Ricoeur « L'espace du temps »: temps du monde / temps d'une vie = un fragment . Donc temps personnel: tensions entre capacité d'attente -souvenir et « présent vif » de l'instant. La douleur humaine vient de la destruction impitoyable par le temps cosmologique. Le récit permet de faire paraître le temps que nous subissons avant de le choisir. Expérience de la passivité = ce que je ne maîtrise pas. Le présent = une coupure quelconque. Le temps du monde m'ignore. La spiritualité= faire émerger le temps de l'espérance alors que la mort est l'horizon de toute vie.

 

Le dessin: il s'oppose à l'expérience de la passivité. C'est celle de l'action, de l'activité. Le choix du sujet = lier le problème du temps à celui de l'humain.

 

A la radio: « métamorphoses du dessin »: Le dessin n'est pas un genre mais une activité. Matisse: « le dessin est la précision de la pensée ». Dessin: primauté de la ligne selon Jean Frémont, « par opposition à la couleur ». « Le contour représente par truchement ce qui n'existe pas » Jan Vos: « le dessin c'est l'invention d'une forme par son contour ». Tous les artistes cherchent à résoudre ce problème de la ligne. Frérique Lucien: «  dessin = ligne/contour/trace/vide/plein – Cela part de la feuille, du mur comme surface... » Jan Vos: le dessin comme « voeu de pauvreté ». Frederique Pajak: dessin = « l'inconscient ». J.Vos: « dessin comme activité immédiate de la pensée ». Matisse: « mon dessin au trait est la traduction la plus directe et la plus pure de mon émotion. » Jean Fournier: « la ligne dit qui on est ». J. Vos: « le dessin comme moyen d'explication et de mémorisation immédiats ». Chez Louise Bourgeois: le dessin comme « sismographe de l'âme ».

 

Passer le temps = Tuer le temps???????

 

Quelles sont les limites de ma « mécanique »?

 

La question du support. Est-ce que c'est le papier qui dit qu'il y a dessin? Non: c'est l'outil qui détermine cela, pour moi, pas le support. Le dessin, c'est un support + une crayon + une main = 3 acteurs (le minimum). La peinture, c'est une support + la peinture + le pinceau + la main = 4 données. En fait, on pourrait peindre au doigt; donc ce serait du dessin. Disons que le dessin, c'est la modestie maximale des outils; le dessin, c'est le minimum d'intermédiaires entre l'oeil et l'image qui se fait.

 

Si le trait est « parlant »: que dit l'absence de trait???

 

 Paul Klee, au début de « La vie mode d'emploi » de Perec: en suivant la ligne du dessin, on trouve la clef. Dans tout tableau ou dessin, il y a parcours, cheminement.

 

Format des rouges = format du secret

 

Etre, aller à l'intime, non vers quelque chose d'intimiste. La lisière avec le secret; la question de la pudeur; ses limites...

 

En dessin et en peinture, je ne connais pas l'inspiration. « L'inspiration » n'arrive qu'en poésie...disons, dans les poèmes...

 

La liberté, l'inutilité: 2 raisons de la création.

 

Lacan: « L'artiste est porteur d'un savoir que lui-même ignore ».

Les dessins rouges sont définitivement d'une importance majeur, mais aussi de lourdes déviances...Jeux de soumission/domination – Dessiner: occuper les mains plutôt que la pensée?

 Baudrillard (mémoires): la pensée « siliconnée »!!!

 Artaud. « Le corps sans organe » = le corps non réduit à une identité contrôlable MAIS les « forces » (comme Deleuze) = c'est le flux, le passage d'un corps à l'autre, qui existe, véhiculé par un jeu d'écritures. « Le corps mort » = le corps paradoxal = « le corps des autres » = « mes morts vivants ». La naissance. Corps sans organe qui n'a jamais été vivant. « Le corps d'écriture » = résultat qui se constitue violemment, se confronte à Dieu. Il n'y a pas d'altérité sans aliénation. « L'aphasie »: le lieu où le langage fait défaut, mais où une autre langue peut naître = le vide est producteur. La privation est constructive.

 

On croit – on dit – souvent que c'est grâce à la hauteur, à de grandes dimensions, à la taille des espaces, que l'ont peut entrer dans la couleur. Non! Peut-être les dessins rouges veulent-ils un peu prouver cette erreur. Rothko: la couleur raisonne grâce aux surfaces.

Vitesse = création du mouvement

Lenteur = création de la profondeur

Rythme = alternance forme / espace.

Qu'est-ce qu'un MOTIF??? Double sens: sujet (thème; image; représentation) / cause, explication...

 

Alexandre Hollan: « Morandi connaissait mon problème. Il savait que le monde n'est pas visible mais se cache dans le visible ».

 

Provoquer la plus forte rémanence possible: que l'image s'imprime sur la rétine le plus longtemps possible.

 

LA CARCASSE DEPASSE

LA CARCASSE DEBORDE

 

Le dessin doit présenter la force d'un instant non suspendu, mais au contraire, qui n'en finit jamais. La vibration qu'il propose est de l'ordre du vivant: un dessin (ou une peinture, dans certains cas), c'est le temps:

présent: du regard

passé: le « dessiner »

à venir: posé, mais vivant...

 

Il s'est passé, il se passe, il se passera...qqch.

 

Asger Jorn: « l'art en soi est une explication. Et s'il faut expliquer une explication, c'est qu'elle n'était pas bonne. Et si elle était bonne, une explication supplémentaire ne ferait que réduire la valeur de l'explication originelle. » « l'art ne donne rien; il déclenche ».

 

Le temps du dessin est-il un temps humain????

 

 Brusatin, Histoire de la ligne:

La ligne relie deux points. Le point est un instant, et ce sont deux instants qui définissent la ligne en commencement et en sa fin.

Le « fil de la vie », aussi prompt à former des noeuds qu'à les dénouer, est une ligne filée par les Parques, quand tout mortel « a reçu la vie de sa mère » (Odyssée 7, 189)

Cf trame nouée des tapis: plus les noeuds sont nombreux, plus la valeur mystérieuse du tapis est dissimulée à l'intérieur d'un périmètre.

Alberti: « Si des points sont liés de façon continue, ils forment une ligne. La ligne sera donc une signe qui peut se diviser en parties dans sa longueur, mais dont la largeur est si mince qu'on ne peut jamais la fendre ».

Piero Della francesca: le point est « la plus petite chose que l'oeil peut saisir », la ligne est une simple « extension » d'un point à un autre.

La formulation de l'anatomie artistique passe par des lignes de section qui sont la véritable perspective cachée, la tomographie esthétique (Dürer) qui circonscrit les partie de la fabrica humaine à côté des vouloirs, des savoirs et des nouveaux modèles du libre arbitre et du jugement. Ainsi, cherchant l'âme, débouche-t-on sur le modèle du fonctionnement des corps.

Les rayons ne sont plus des lignes mais un poudroiement de points lumineux ou d'ombres multicolores.

Chez Caravage et Georges de La Tour, la lumière atmosphérique tient tout entière dans la flamme d'une bougie ou le halo d'une lanterne, et les corps se heurtent à leurs propres opacités et transparences. On cherchait l'âme et c'est l'ombre que l'on a trouvée. Car les figures humaines sont faites autant d'ombre que d'âme. Et l'âme est réduite désormais à ce « point » qui est la dimension minimale de la ligne et qui, à l'instar de la mort, transperce la surface et, avec elle, l'espace psychologique du corps.

Chez Léonard, le point est associé au temps et à l'instant. La ligne est donc une « quantité de temps ». Et parce que son début et sa fin sont des points, le terme et l'origine de tout espace sont des instants. La main qui suit et fixe une ligne saisit le temps et lui donne forme: la ligne devient la conscience d'un espace de temps et, donc, la dimension d'une idée projetée dans et avec le temps, raison pour laquelle elle est « au-delà », peut-être éternelle.

Le fait que le dessin soit situé dans la proximité de l'idée, et donc relève d'une appréciation intellectuelle et morale, déclenche la fameuse « querelle » entre dessin et couleur. Au Moyen Age, la couleur et ses recettes qui appartenaient pour certains à un ésotérisme tortueux, agissait déjà considérablement sur la perception des valeurs morales (…). Désormais, la couleur (…), à côté de la forme-dessin, devient plus ou moins ouvertement l'âme de la représentation. La ligne de partage se déplace, et la couleur peut devenir la qualité même de la peinture (…).

Goethe : le « sublime » du blanc et le « tragique » du nu...

En outre, l'espace et le temps ont une cadence, puisque la ligne représente une perception continue ou prolongée, et le point l'instantanéité et la sensation immédiate. Les arts, à l'intérieur d'une différenciation à peine perceptibledans le fil et le signe de la danse, sont pris au piège d'une ligne qui part d'un point précis pour aboutir, tel le regard ou la flèche décochée par cupidon, en autre point tout aussi précis.

 

 

Le mot « Anatomie » vient du grec anatomia, qui signifie couper / découper !!!. C'est la « science descriptive étudiant la structure interne, la topographie et le rapport des organes entre eux . Le terme désigne à la fois la structure d'un organisme vivant et la branche de la biologie ou de la mèdecine, pour l'anatomie humaine, qui étudie cette structure. » « La dissection de cadavres d'Hommes et d'animaux dans les moindres détails permet la visualisation tridimensionnelle des structures ». « Les reconstitutions anatomiques (squelettes, écorchés) consistent à représenter les structures intéressantes de manière pédagogique à l'aide d'un modèle plastifié. La vidéo radiographie permet d'étudier en direct les mouvements... »

 

Point de vue anatomique des dessins: observation, découpes...mais PAS description: contrairement à l'anatomie, le dessin va plus loin que la constatation. L'aspect topographique est présent aussi: le corps comme espace d'exploration, parfois d'une façon méticuleuse, qui rapproche d'une conception cartographique, ou comme lieu de promenades mentales...La « dissection » est là aussi, du point de vue de l'attachement aux détails.

 

Nombrils, chevelures, nuque, gorge...: le corps comme espace poétique, paysage mental...Vision qui décale le regard par le décadrage et la fragmentation.

Série 57 / 92: approche cartographique. Portraits. Vision macroscopique: métonymie.

Dessins rouges: les questions du temps et de la ligne. Il n'y a plus de « tracé » (l'idéal étant qu'il n'y ait plus de trace...), plus de trait ou de ligne qui indique une frontière ou une durée. A l'opposé de la cartographie. Vers l'indéfinition et la synesthésie par l'emploi du rouge...

 

 

 

 

 

 

Sacré Rouge… : La Perte et le Sablier – notes de travail 2008

 Je n’aime pas les papiers lisses. Je les préfère épais, granuleux : il faut qu’ils accrochent la mine, lui opposent une résistance, imposent leur marque. La virginité de certaines feuilless me répugne. Ou peut-être est-ce leur silence, qui m’empêche d’avancer. Le silence qui ne laisse deviner aucune ossature, ne cache aucun squelette : je dois être appelée à déposer les pigments pour découvrir ce que cache la feuille. Ce qu’elle a perdu, je dois le retrouver.

 

Seul le Dessin permet une confrontation aussi direct entre un unique matériau et un unique support, aussi modestes l’un que l’autre. Limiter au maximum l’outil : humilité des moyens = rester léger pour compter à l’infini les Infimes…

 

Avancer en équilibre sur un fil coupant celui de la lisibilité, qui tranche dans le superflu, tente de marquer sa frontière avec le Littéral…Il ne faudrait pas céder au spectateur : je sais qu’il voudrait que je le rassure ; mais il n’y aura pas de titre clair, pas de dispositif redondant d’appel au réel, pas d’indication ou de mode d’emploi. Les concessions doivent cesser, plier, se mettre à genoux devant la rigueur du Dessin et ma propre errance.

 

Dessiner, c’est s’affranchir d’une certaine forme de Temps : activité de retrait, d’astreinte, de dégagement. Vers la tranquillité et vers la folie : poser les limites spatiales et le calendrier graphique de son propre désert. Silence. Creuser sans fin, comme dans Le terrier, et finir pas rencontrer Ses résonances. Il y a-t-il autre chose à faire ? L’efficacité ne me mène nulle part ; lenteur et rapidité ne sont plus que des concepts évasifs et vains.

 

Le Rouge n’est peut-être pas une couleur : et si c’était plutôt un son ? Une matière ? Une texture stridente ? Un goût ? Une odeur ? Grain à grain, point par point, marque à marque : le Rouge devient le cri du Coq, l’heure où les fantômes nocturnes peuvent mourir. Le Rouge n’est pas philanthrope. Misanthrope ? Non.

 

Assagir la main, la dompter, lui faire accepter le Rouge.

Dissolution des yeux dans les lacs écarlates de la feuille ; le regard se brouille et l’esprit, désorienté de tant de points, de secondes, de pigments, de tous ces sons…l’esprit vibre et tremble au fil des heures.

Pourtant la main reste plutôt ferme.

Colonie d’aiguilles rouges. Œil transparent – transpercé – dissolu.

Morsure.

Cils et paupières rongés, crampes dans les doigts. Epines dans le dos, aujourd’hui. La pupille ne parvient pas à s’installer ici : les surfaces sont secouées de spasmes colorés ; elles grognent.

TRAVERSER

 

Ce travail, pourtant, n’est pas inutile. Difficile ? Un peu. Mais surtout : il s’obstine, abominable et délicieux, aux limites de l’inepte. Sans profit. Long et lent. Ailleurs.

 

Rouge froid, glaçant ; perçant. Il siffle. Parfois, chauffe-t-il ?

Tout ce dégoût et ces transpirations de Temps, sans pitié : Rouge primitif…L’idée d’en démordre m’embarrasse plus que la possibilité de continuer. Extraire le « je » des organes abrasifs du temps – le pousser plus loin, vers une mémoire-nappe, un sac.

Ce dessin comme une bassine Rouge, une gifle lente. Une gifle lente une gifle lente une gifle lente une gifle lente une gifle lente une gifle lente une gifle lente une gifle lente une gifle lente une gifle lente une gifle lente une gifle lente une gifle.

Joues peintes en boue de sang.

S’imbiber d’un caprice engourdi et coloré. Coloriage ? Voici la couleur dans sa valise : un bagage d’existence.

 

Reprendre le crayon = moment immergé de la brasse coulée, plénitude angoissée et nécessaire – l’instant où il va falloir à nouveau respirer, reprendre de l’air et replonger. Renaître au dehors. Recommencer. Des centaines de milliers de longueurs dans la piscine Rouge.

 

Le jour baisse : le Rouge vibre différemment sous cette ampoule qui pisse sa lumière jaune sur la feuille. Il prend une allure grimaçante, orangée. Il m’aveugle.

 

Couvrir les bruits du Polychrome 121 par les voix de la radio : ce grincement interfère avec le bruit du Rouge. Les paroles du poste se posent sur le frottement, dissimulent les sons d’insecte de la mine-pic taillée à sa pointe maximale. Elle pourrait pénétrer une veine.

 

Alors, Rouge : veux-tu dire plus loin que toi-même ? Dévisager quelques apparences tout en baissant les yeux ? Qu’espères-tu distinguer au juste ? Un puzzle, une machination ou un dépeçage en règles d’or ? Il y a-t-il alentours un chaos que tu rêverais maîtriser ? Comptes-tu les grains de sable de ta plage sur cette feuille ? Te voilà bien démuni. Mais vient la sédimentation…

 

En toute liberté : édifier la Perte.

GB - 2009 

 

 

Série des « dessins rouges » : La surface du temps...

       Chaque dessin suppose un travail très lent, très long, et mobilise presque toutes mes forces, physiques et mentales. Il s’attache à un fragment corporel contenant le moins d’informations possibles, mais pas abstrait non plus, pour tenter de donner à l’image la plus grande force métonymique possible.

Dans certaines œuvres, comme celle de Roman Opalka par exemple, le passage du temps se trouve incarné par une sorte de compteur fait de signes qui marquent l’inéluctable. Le spectateur est alors convié à une expérience diachronique : il s’agit de prendre la mesure d’une durée, par la signification du passage du temps, appréhendé dans sa dimension évolutive. Suivre un fil…Petit à petit…

Mes derniers travaux se dirigent vers le contraire : chercher la disparition de la ligne dans la « matière », le « grain » ; tendre à une dissolution, une dispersion synchronique de l’œil et de l’esprit , des nerfs et des émotions, dans un temps indéterminable et interminable, indéfini et infini. Le dessin deviendrait un espace qui enveloppe tout en égarant. La ligne, le trait, doivent donc s’absenter, s’évaporer dans l’image et brouiller les repères de lecture en empêchant une progression linéaire du regard…Les dessins rouges expriment un temps diffus, qui s’étire et se rétracte sans cesse dans et par la couleur. Ils voudraient susciter un état d’immersion détaché de toute unité de mesure, dépourvu de chronologie… Pourquoi seul CE rouge me semble-t-il capable de traduire cette perte de soi et du temps ? Ses « pouvoirs » sensoriels (olfactifs, tactiles, sonores…) peut-être. ..Je ne sais pas. Mais au fur et à mesure qu’avance cette série, il devient évident que les pièces devront être, dans leur présentation, accrochées éloignées les unes des autres ; sinon, l’œil se laisse distraire. Il s’échappe vers l’image la plus proche, alors que j’aimerais qu’il ne trouve aucune issue…

GB 2008

 

 

 

Le Dessin : l’incontournable catégorique, l’indispensable suffisant….

« Je propose à chacun l’ouverture de trappes intérieures, un voyage dans l’épaisseur des choses, une invasion de qualités, une révolution ou une subversion comparable à celle qu’opère la charrue ou la pelle, lorsque, tout à coup et pour la première fois, sont mises au jour des millions de parcelles, de paillettes, de racines, de vers et de petites bêtes jusqu’alors enfouies. O ressources infinies de l’épaisseur des choses, rendues par les ressources infinies de l’épaisseur sémantique des mots ! »

Francis Ponge, Introduction au galet (dans Proêmes)

 

 

 

Le dessin envisagé comme outil d’exploration est acteur du déplacement. Et s’il reste à l’évidence agissant dans ma pratique artistique, il est aussi –en ce moment - engagé comme objet de recherches : il suppose un travail physique et une pratique mentale. La lenteur de l’exécution se trouve dès lors imposée par le temps qu’il faut pour se perdre : d’abord SE perdre dans son propre temps, puis peut-être se perdre en un sujet, s’enfoncer dans les sinuosités de matières et de textures souvent labyrinthiques, peut-être jusqu’à renverser une indéfinissable absence par la multiplication à l’infini des signes de présence….

C’est un travail solitaire qui ne supporte pas la mise en place de processus d’installation complexes, encore moins spectaculaires

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