Ecrits personnels"Sacré Rouge… : La Perte et le Sablier "– notes de travail 2008...
Je n’aime pas les papiers lisses. Je les préfère épais, granuleux : il faut qu’ils accrochent la mine, lui opposent une résistance, imposent leur marque. La virginité de certaines feuilless me répugne. Ou peut-être est-ce leur silence, qui m’empêche d’avancer. Le silence qui ne laisse deviner aucune ossature, ne cache aucun squelette : je dois être appelée à déposer les pigments pour découvrir ce que cache la feuille. Ce qu’elle a perdu, je dois le retrouver.
Seul le Dessin permet une confrontation aussi direct entre un unique matériau et un unique support, aussi modestes l’un que l’autre. Limiter au maximum l’outil : humilité des moyens = rester léger pour compter à l’infini les Infimes…
Avancer en équilibre sur un fil coupant celui de la lisibilité, qui tranche dans le superflu, tente de marquer sa frontière avec le Littéral…Il ne faudrait pas céder au spectateur : je sais qu’il voudrait que je le rassure ; mais il n’y aura pas de titre clair, pas de dispositif redondant d’appel au réel, pas d’indication ou de mode d’emploi. Les concessions doivent cesser, plier, se mettre à genoux devant la rigueur du Dessin et ma propre errance.
Dessiner, c’est s’affranchir d’une certaine forme de Temps : activité de retrait, d’astreinte, de dégagement. Vers la tranquillité et vers la folie : poser les limites spatiales et le calendrier graphique de son propre désert. Silence. Creuser sans fin, comme dans Le terrier, et finir pas rencontrer Ses résonances. Il y a-t-il autre chose à faire ? L’efficacité ne me mène nulle part ; lenteur et rapidité ne sont plus que des concepts évasifs et vains.
Le Rouge n’est peut-être pas une couleur : et si c’était plutôt un son ? Une matière ? Une texture stridente ? Un goût ? Une odeur ? Grain à grain, point par point, marque à marque : le Rouge devient le cri du Coq, l’heure où les fantômes nocturnes peuvent mourir. Le Rouge n’est pas philanthrope. Misanthrope ? Non.
Assagir la main, la dompter, lui faire accepter le Rouge.
Dissolution des yeux dans les lacs écarlates de la feuille ; le regard se brouille et l’esprit, désorienté de tant de points, de secondes, de pigments, de tous ces sons…l’esprit vibre et tremble au fil des heures.
Pourtant la main reste plutôt ferme.
Colonie d’aiguilles rouges. Œil transparent – transpercé – dissolu.
Morsure.
Cils et paupières rongés, crampes dans les doigts. Epines dans le dos, aujourd’hui. La pupille ne parvient pas à s’installer ici : les surfaces sont secouées de spasmes colorés ; elles grognent.
TRAVERSER
Ce travail, pourtant, n’est pas inutile. Difficile ? Un peu. Mais surtout : il s’obstine, abominable et délicieux, aux limites de l’inepte. Sans profit. Long et lent. Ailleurs.
Rouge froid, glaçant ; perçant. Il siffle. Parfois, chauffe-t-il ?
Tout ce dégoût et ces transpirations de Temps, sans pitié : Rouge primitif…L’idée d’en démordre m’embarrasse plus que la possibilité de continuer. Extraire le « je » des organes abrasifs du temps – le pousser plus loin, vers une mémoire-nappe, un sac.
Ce dessin comme une bassine Rouge, une gifle lente. Une gifle lente une gifle lente une gifle lente une gifle lente une gifle lente une gifle lente une gifle lente une gifle lente une gifle lente une gifle lente une gifle lente une gifle lente une gifle.
Joues peintes en boue de sang.
S’imbiber d’un caprice engourdi et coloré. Coloriage ? Voici la couleur dans sa valise : un bagage d’existence.
Reprendre le crayon = moment immergé de la brasse coulée, plénitude angoissée et nécessaire – l’instant où il va falloir à nouveau respirer, reprendre de l’air et replonger. Renaître au dehors. Recommencer. Des centaines de milliers de longueurs dans la piscine Rouge.
Le jour baisse : le Rouge vibre différemment sous cette ampoule qui pisse sa lumière jaune sur la feuille. Il prend une allure grimaçante, orangée. Il m’aveugle.
Couvrir les bruits du Polychrome 121 par les voix de la radio : ce grincement interfère avec le bruit du Rouge. Les paroles du poste se posent sur le frottement, dissimulent les sons d’insecte de la mine-pic taillée à sa pointe maximale. Elle pourrait pénétrer une veine.
Alors, Rouge : veux-tu dire plus loin que toi-même ? Dévisager quelques apparences tout en baissant les yeux ? Qu’espères-tu distinguer au juste ? Un puzzle, une machination ou un dépeçage en règles d’or ? Il y a-t-il alentours un chaos que tu rêverais maîtriser ? Comptes-tu les grains de sable de ta plage sur cette feuille ? Te voilà bien démuni. Mais vient la sédimentation…
En toute liberté : édifier la Perte.
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Série des « dessins rouges » :
Chaque dessin suppose un travail très lent, très long, et mobilise presque toutes mes forces, physiques et mentales. Il s’attache à un fragment corporel contenant le moins d’informations possibles, mais pas abstrait non plus, pour tenter de donner à l’image la plus grande force métonymique possible.
Dans certaines œuvres, comme celle de Roman Opalka par exemple, le passage du temps se trouve incarné par une sorte de compteur fait de signes qui marquent l’inéluctable. Le spectateur est alors convié à une expérience diachronique : il s’agit de prendre la mesure d’une durée, par la signification du passage du temps, appréhendé dans sa dimension évolutive. Suivre un fil…Petit à petit…
Mes derniers travaux se dirigent vers le contraire : chercher la disparition de la ligne dans la « matière », le « grain » ; tendre à une dissolution, une dispersion synchronique de l’œil et de l’esprit , des nerfs et des émotions, dans un temps indéterminable et interminable, indéfini et infini. Le dessin deviendrait un espace qui enveloppe tout en égarant. La ligne, le trait, doivent donc s’absenter, s’évaporer dans l’image et brouiller les repères de lecture en empêchant une progression linéaire du regard…Les dessins rouges expriment un temps diffus, qui s’étire et se rétracte sans cesse dans et par la couleur. Ils voudraient susciter un état d’immersion détaché de toute unité de mesure, dépourvu de chronologie… Pourquoi seul CE rouge me semble-t-il capable de traduire cette perte de soi et du temps ? Ses « pouvoirs » sensoriels (olfactifs, tactiles, sonores…) peut-être. ..Je ne sais pas. Mais au fur et à mesure qu’avance cette série, il devient évident que les pièces devront être, dans leur présentation, accrochées éloignées les unes des autres ; sinon, l’œil se laisse distraire. Il s’échappe vers l’image la plus proche, alors que j’aimerais qu’il ne trouve aucune issue…
(2008)
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Le Dessin : l’incontournable catégorique, l’indispensable suffisant…:
« Je propose à chacun l’ouverture de trappes intérieures, un voyage dans l’épaisseur des choses, une invasion de qualités, une révolution ou une subversion comparable à celle qu’opère la charrue ou la pelle, lorsque, tout à coup et pour la première fois, sont mises au jour des millions de parcelles, de paillettes, de racines, de vers et de petites bêtes jusqu’alors enfouies. O ressources infinies de l’épaisseur des choses, rendues par les ressources infinies de l’épaisseur sémantique des mots ! »
Francis Ponge, Introduction au galet (dans Proêmes)
Le dessin envisagé comme outil d’exploration est acteur du déplacement. Et s’il reste à l’évidence agissant dans ma pratique artistique, il est aussi –en ce moment - engagé comme objet de recherches : il suppose un travail physique et une pratique mentale. La lenteur de l’exécution se trouve dès lors imposée par le temps qu’il faut pour se perdre : d’abord SE perdre dans son propre temps, puis peut-être se perdre en un sujet, s’enfoncer dans les sinuosités de matières et de textures souvent labyrinthiques, peut-être jusqu’à renverser une indéfinissable absence par la multiplication à l’infini des signes de présence….
C’est un travail solitaire qui ne supporte pas la mise en place de processus d’installation complexes, encore moins spectaculaires, ou les mises en scène sophistiquées qui placeraient la production dans une position secondaire .L’image doit s’imposer, seule, en tant que telle : se suffire, comme le dessin se suffit comme expression.
Le choix de matières vivantes d’apparence trouble ou complexe répond sans doute à une obsession difficilement descriptible, d’ordre graphique et mentale. Il correspond à une irrépressible attirance, visuelle et viscérale, pour les dédales et les territoires à démêler, les lieux de recouvrement, les endroits de l’apparence. La peau, les poils et les cheveux possèdent par ailleurs une mystérieuse force métonymique qui fait que chacun d’eux, minuscule, me semble susceptible, comme une relique, de contenir toute l’étrange énormité d’une âme, d’un corps, ou d’une histoire…
Territoire de mémoire et de sensation, l’enveloppe du vivant (animal, humain, ou autre) peut se présenter comme une vaste étendue cartographique, mystérieuse, de l’intime sous toutes ses formes (anatomique, psychologique, historique…). C’est pourtant un entre-deux qui enveloppe autant qu’il développe, masque autant qu’il raconte… : étrange et fausse frontière entre le dedans et le dehors, lieu de la fusion autant que de la division entre l’intérieur et l’extérieur, ou protection de l’un contre l’autre…. Stigmates. Le long de ces traces, marques de vie (de vide ?) et signes de mort (cicatrices, rides, plis et replis de peau), au fil de ses reliefs (veineux ou osseux) et de ses textures (capillaires ou pileuses)…dessiner.
A l’impossibilité pour moi d’envisager le corps frontalement et dans son entier – dans la mesure où il s’agit aussi de le dire par les voix (voies ?) du manque et du vide – s’ajoute la tentation quasi permanente du décadrage, du décalage et de la rupture d’échelle. Mon travail opère (parfois jusqu’au vertige dans l’exécution) un incessant va-et-vient entre la réalité et une mise à distance de celle-ci sous forme d’extraction afin de présenter la carence et de proposer au regard un déplacement d’ordres visuel, référentiel et sensitif. Les cadrages, l’isolement et la fragmentation des sujets d’origine contribuent à les arracher à leur contexte initial pour les emmener vers d’autres territoires, imaginaires ou abstraits (2008) … """"""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""
Les Milieux: la Couronne, l'Egoût et le Bénitier...
Un parmi d'autres.
Grotte obstruée: mille et mille secondes, jours et années... Burinées de trésors et cancrelas.
Centre minéral de l'impossible Cercle; infini serti, cerné: auréole à ses propres boursouflures.
Balafre bouffie de passé, enflée d'innombrables futurs...
Terrier bombé et turgescent, que rien ne personne n'oserait ni colmater, ni forer...
Monticule puceau, il reste: s'acharne à jouer les caves innocentes et marbrées.
Il sait, l'inviolé, l'inviolable, qu'il trace – seul – omnipotent – la marque matrice de l'Ouvrage.
Serrure pour toujours aveugle.
Puits, folie difforme et sans fond.
Nid tranché, à la digne figure.
Petit précieux, monstre raviné par la Nouvelle – Inélucatable – Solitude.
Entrailles en l'air!
Misère de pierre, rocher, souvenir et splendide promesse...
Et puis...mourir la gueule scellée! Depuis le tout début, sacrée et sacrément scellée!
L'Affreux tourbillone dans le coffre.
Envers à l'Anonyme.
Saint Fossile...
(2011)
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